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Extraits

Port Jackson
Editions Gallimard
2007
    “ Elizabeth Murray, ce tribunal statue et ordonne que vous soyez transportée au-delà des mers, en un lieu que Sa Majesté, sur la recommandation du Conseil royal, jugera bon de désigner, à échéance de votre vie.
À échéance de votre vie. Un lieu au-delà des mers. Les mots dansent la ronde dans ma tête, si fort que je n’entends plus rien. La porte de la cellule se referme derrière moi sans que j’aie le souvenir d’avoir quitté la salle du tribunal. Devant le regard de Mary-Coquette, ces mots sortent de ma bouche, portés par ma propre voix. « À échéance de votre vie. Un lieu au-delà des mers. » Elle répète avec moi : « À échéance de votre vie. » Elle a reçu une sentence de sept années, comme beaucoup d’autres, mais la transportation pour sept ans, quatorze ans ou pour l’échéance de votre vie, cela ne fait pas grande différence, quand la mort rôde et prélève autour de vous un tribut quotidien.
Nous ne savons rien de l’au-delà des mers. »

    (…)

    « Le cri de la sentinelle. À cet instant. Je n’en reviens pas de ma présence sur le pont à ce moment, justement à ce moment. C’est le signe que les choses sont bien en train de changer pour moi, désormais. Le cercle des corneilles autour de nous. Comme si elles comprenaient. Nous sentons nous frôler leurs ailes noires, tandis qu’elles transpercent nos tympans de menaces rauques.
      La main du garçon serre la mienne à l’écraser et son regard et le mien voient en même temps le même phénomène, que la sentinelle continue à signaler comme pour se persuader qu’elle ne rêve pas, qu’il ne s’agit pas d’hallucinations, mais bien de quelque chose de réel, que nous pouvons tous distinguer maintenant, tous ceux qui étaient déjà là et puis tous ceux qui viennent de nous rejoindre et qui se glissent devant nous pour mieux voir, pour contempler cette apparition fabuleuse, magique, cet impossible miracle, cette preuve aveuglante de la Toute-Puissance de Dieu, qui est la voile d’un navire, une voile blanche, tremblotante, minuscule sur l’horizon.

Chapitre VI

   La voile grandit, une deuxième apparaît dans son sillage et la stupeur gagne tous les recoins des vaisseaux, jusqu’à terre où règne la plus grande agitation. Des Hollandais venus nous massacrer pour s’installer à notre place, des réserves de vivres et de matériaux envoyées par notre bonne Angleterre pour nous aider à établir la colonie, une nouvelle flotte de convicts, des messagers apportant un pardon pour chacun d’entre nous et l’ordre de nous ramener tous en Angleterre, des pirates qui vont tout emporter et nous laisser mourir de faim : les spéculations les plus folles, les plus terrifiantes, les plus incongrues se propagent, jusqu’à un délire collectif qu’apaise à peine l’envoi vers les nouveaux arrivants d’un bateau en reconnaissance.
Le retour de l’émissaire dissipe la peur, mais non l’étonnement. Sur les lèvres des marins courent aussitôt de vieilles rumeurs, tandis qu’enflent, comme une mélopée, les noms des deux vaisseaux, de murmure en murmure. Des enfants de la lointaine Europe, chuchote, derrière moi, une voix d’homme qui tremble. Enfin, quelqu’un les crie, ces noms, d’une voix haute et claire, presque triomphante : la Boussole ! l’Astrolabe ! Et nous répétons ces mots, si étrangers, si familiers, avec ferveur, avec appréhension. L’expédition La Pérouse, en mer depuis des années, et que d’aucuns croyaient perdue à jamais, surgit du néant liquide.

    Le comte Jean-François de Galaup de La Pérouse a quitté le port de Brest en août 1785, puis exploré la côte ouest des Amériques du Nord et du Sud, traversé le Pacifique jusqu’à Manille et Macao, gagné ensuite la Sibérie, avant de repartir vers le sud pour les Îles Sandwich et les Îles des Navigateurs, où douze de ses hommes, dont le capitaine de vaisseau Paul Antoine Fleuriot de Langle, commandant de l’Astrolabe, ont été massacrés par les Natifs.
Utilisant les cartes réalisées par Cook, La Pérouse fait escale à Botany Bay pour y réparer des chaloupes et, sans doute aussi, se faire une idée des circonstances de notre arrivée ici. En tout état de cause, sa présence, malgré des contacts amicaux, ne laisse pas d’inquiéter nos officiers, qui se livrent à toutes sortes de conjectures quant aux intentions du Français.
   Cette rencontre, aux confins du monde, est d’autant plus stupéfiante que notre flotte ne sera finalement restée à Botany Bay que six jours ; Phillip et ses officiers sont revenus de leur exploration de Port Jackson si enthousiasmés par le site, qu’il a aussitôt été décidé d’y installer la colonie. »
   (…)


Chapitre XIV

    Dourrawan et l’une des jeunes femmes se lèvent. Ils commencent à danser. Une danse lente qui mobilise le corps tout entier, les doigts, les pieds, la tête, les genoux, les bras. Ils dansent sans se regarder, concentrés, en fredonnant doucement des notes graves. Les autres poursuivent leur chant, mais de plus en plus bas. Puis se taisent un à un, à l’exception de la vieille femme qui a entamé cette cérémonie, dont la mélopée devient murmure. Sa litanie grave et rythmée guide les corps dansants.
    C’est alors que l’homme resté assis parle. Des mots par-dessus le murmure, par-dessus le soupir des pieds frottant le sable, des mots se suivent qui forment un récit. Un récit fort et clair qu’il adresse à nous tous et, au-delà de nous, à la terre, au ciel, à l’océan, aux ancêtres. Il parle et continue à parler. Pendant des heures. Ils dansent.

    Sarah la Longue, immobile, garde les yeux fermés. Bradbury et Mary-Coquette, appuyés l’un contre l’autre, se chauffent près des flammes, indifférents, rêveurs. John contemple, aussi fasciné que moi, les danseurs. Les indigènes, enfants et adultes, écoutent le récit. Ils écoutent comme si leur vie en dépendait. Leur vie en dépend-elle ? à quelle transmission de secrets, de savoirs, assistons-nous ? Le récit n’est pas une improvisation. Parfois, le conteur hésite, parfois il cherche. Parfois la vieille femme qui psalmodie hoche la tête en signe d’acquiescement.

   Je ne comprends pas les mots, mais j’entends que ces gens ont une histoire, un pays. Comme nous, ils viennent de quelque part, du passé de cette terre où ils savent survivre, qu’ils habitent de rites et de cérémonies, de parties de chasse et de pêche, de cueillettes, de pèlerinages, occupant l’espace avec agilité, avec légèreté, un territoire où ils possèdent des repères et des habitudes, où ils aiment et se battent, connaissent la peur, chérissent la mémoire de leurs morts, entretiennent des savoirs que nous ignorons, qu’ils transportent avec eux et se transmettent. D’où vient ce récit qui ne finit pas ? De leurs ancêtres ? D’une autre tribu, à qui une autre encore l’avait déjà transmise ?

  Les danseurs ne sont pas fatigués. Ils sont ailleurs. Dans les paysages du récit qui coule.

(...)