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La
main du garçon serre la mienne à l’écraser
et son regard et le mien voient en même temps le même
phénomène, que la sentinelle continue à signaler
comme pour se persuader qu’elle ne rêve pas, qu’il
ne s’agit pas d’hallucinations, mais bien de quelque
chose de réel, que nous pouvons tous distinguer maintenant,
tous ceux qui étaient déjà là et
puis tous ceux qui viennent de nous rejoindre et qui se glissent
devant nous pour mieux voir, pour contempler cette apparition
fabuleuse, magique, cet impossible miracle, cette preuve aveuglante
de la Toute-Puissance de Dieu, qui est la voile d’un
navire, une voile blanche, tremblotante, minuscule sur l’horizon.
Chapitre
VI
La voile grandit, une deuxième apparaît dans son sillage et la
stupeur gagne tous les recoins des vaisseaux, jusqu’à terre où règne
la plus grande agitation. Des Hollandais venus nous massacrer pour s’installer à notre
place, des réserves de vivres et de matériaux envoyées
par notre bonne Angleterre pour nous aider à établir la colonie,
une nouvelle flotte de convicts, des messagers apportant un pardon pour chacun
d’entre nous et l’ordre de nous ramener tous en Angleterre, des
pirates qui vont tout emporter et nous laisser mourir de faim : les spéculations
les plus folles, les plus terrifiantes, les plus incongrues se propagent, jusqu’à un
délire collectif qu’apaise à peine l’envoi vers les
nouveaux arrivants d’un bateau en reconnaissance.
Le retour de l’émissaire dissipe la peur, mais non l’étonnement.
Sur les lèvres des marins courent aussitôt de vieilles rumeurs,
tandis qu’enflent, comme une mélopée, les noms des deux
vaisseaux, de murmure en murmure. Des enfants de la lointaine Europe, chuchote,
derrière moi, une voix d’homme qui tremble. Enfin, quelqu’un
les crie, ces noms, d’une voix haute et claire, presque triomphante :
la Boussole ! l’Astrolabe ! Et nous répétons ces mots,
si étrangers, si familiers, avec ferveur, avec appréhension.
L’expédition La Pérouse, en mer depuis des années,
et que d’aucuns croyaient perdue à jamais, surgit du néant
liquide.
Le
comte Jean-François de Galaup de La Pérouse a
quitté le port de Brest en août 1785, puis exploré la
côte ouest des Amériques du Nord et du Sud, traversé le
Pacifique jusqu’à Manille et Macao, gagné ensuite
la Sibérie, avant de repartir vers le sud pour les Îles
Sandwich et les Îles des Navigateurs, où douze
de ses hommes, dont le capitaine de vaisseau Paul Antoine Fleuriot
de Langle, commandant de l’Astrolabe, ont été massacrés
par les Natifs.
Utilisant les cartes réalisées par Cook, La Pérouse fait
escale à Botany Bay pour y réparer des chaloupes et, sans doute
aussi, se faire une idée des circonstances de notre arrivée ici.
En tout état de cause, sa présence, malgré des contacts
amicaux, ne laisse pas d’inquiéter nos officiers, qui se livrent à toutes
sortes de conjectures quant aux intentions du Français.
Cette rencontre, aux confins du monde, est d’autant plus stupéfiante
que notre flotte ne sera finalement restée à Botany Bay que six
jours ; Phillip et ses officiers sont revenus de leur exploration de Port Jackson
si enthousiasmés par le site, qu’il a aussitôt été décidé d’y
installer la colonie. »
(…)
Chapitre
XIV
Dourrawan
et l’une des jeunes femmes se lèvent. Ils commencent à danser.
Une danse lente qui mobilise le corps tout entier, les doigts,
les pieds, la tête, les genoux, les bras. Ils dansent sans se
regarder, concentrés, en fredonnant doucement des notes graves.
Les autres poursuivent leur chant, mais de plus en plus bas.
Puis se taisent un à un, à l’exception de la vieille femme qui a
entamé cette cérémonie, dont la mélopée devient murmure. Sa
litanie grave et rythmée guide les corps dansants.
C’est alors que l’homme resté assis parle. Des mots
par-dessus le murmure, par-dessus le soupir des pieds frottant
le sable, des mots se suivent qui forment un récit. Un récit
fort et clair qu’il adresse à nous tous et, au-delà de nous, à
la terre, au ciel, à l’océan, aux ancêtres. Il parle et continue
à parler. Pendant des heures. Ils dansent.
Sarah la Longue, immobile, garde les yeux fermés. Bradbury et
Mary-Coquette, appuyés l’un contre l’autre, se chauffent près
des flammes, indifférents, rêveurs. John contemple, aussi
fasciné que moi, les danseurs. Les indigènes, enfants et
adultes, écoutent le récit. Ils écoutent comme si leur vie en
dépendait. Leur vie en dépend-elle ? à quelle transmission de
secrets, de savoirs, assistons-nous ? Le récit n’est pas une
improvisation. Parfois, le conteur hésite, parfois il cherche.
Parfois la vieille femme qui psalmodie hoche la tête en signe
d’acquiescement.
Je ne comprends pas les mots, mais j’entends que ces gens ont une
histoire, un pays. Comme nous, ils viennent de quelque part, du
passé de cette terre où ils savent survivre, qu’ils habitent de
rites et de cérémonies, de parties de chasse et de pêche, de
cueillettes, de pèlerinages, occupant l’espace avec agilité,
avec légèreté, un territoire où ils possèdent des repères et des
habitudes, où ils aiment et se battent, connaissent la peur,
chérissent la mémoire de leurs morts, entretiennent des savoirs
que nous ignorons, qu’ils transportent avec eux et se
transmettent. D’où vient ce récit qui ne finit pas ? De leurs
ancêtres ? D’une autre tribu, à qui une autre encore l’avait
déjà transmise ?
Les danseurs ne sont pas fatigués. Ils sont ailleurs. Dans les
paysages du récit qui coule.
(...) |