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Extraits

Le Pèlerin de Manhattan
Éditions Climats
2003
« Un cimetière minuscule à traverser. Le point d'eau juste à l'entrée. L'église était sobre et sans rondeur. Pas un de ces monuments romans qu'il avait rencontrés jusque là, trapus, ramassés sur leurs murailles rongées par la succession des siècles. Elle ne s'élançait pas non plus vers le ciel avec profusion et rayonnances. Ni frises, ni flèches. Des pierres lisses. Des angles droits. Des murs carrés qui enfonçaient leur ventre d'ombre dans la colline. Une porte s'entrebâillait sur le côté, dans l'obscurité d'un porche aussi vaste que la nef. Ses avant-bras le brûlaient. Et son oreille gauche. L'eau d'abord. Il posa sa besace sur le sol, sortit la gourde, la remplit, y porta ses lèvres, le bien-être de l'eau se répandait à l'intérieur de son corps, en absorbait les tensions, en irriguant la chair. La gourde vide, il se mit à la remplir à nouveau, quand un craquement vers l'église le fit sursauter. Quelque chose bougeait sous le porche. Quelqu'un. Ebloui par le soleil, il devina des formes, entendit un raclement, fer contre ciment. Une silhouette se redressait dans la pénombre, silencieuse. Sur le sol gisait un gros sac informe et, juste derrière, il distingua un réchaud à gaz et une petite cafetière de métal. La silhouette fit un pas en avant vers la lumière du jour, dévoilant un homme grand, qui portait de longs cheveux blancs noués sur la nuque. A la sécheresse musculeuse de ses jambes nues, à sa peau brûlée et rebrûlée par le soleil, on voyait qu'il voyageait depuis longtemps. Ses vêtements élimés et tachés lui donnaient un air d'abandon, que démentait le regard clair. Un regard sans crainte. » 
(...)



                                Chapitre XIII

(...) « Ce jour-là, je me rendais au parloir où m'attendait mon avocat. Je n'y allais jamais d'habitude. Mais là, on ne m'avait pas laissé le choix, il le fallait, je ne sais plus pourquoi. Lui revenait sans doute de l'infirmerie, car il avait un gros pansement très propre autour du poignet et le bras en écharpe. Il portait un survêtement vert. D'un vert. inhabituel. Qui aurait peut-être pu convenir à un vêtement de femme. Je me souviens très bien m'être dit qu'il avait dû l'emprunter à sa sour. Il était petit et fluet. Il n'avait sans doute même pas vingt ans. Un gamin, quoi. Le surveillant à qui j'ai demandé son âge le lendemain m'a répondu qu'il l'ignorait. Il ne savait rien de lui, même pas son nom. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait être libéré dans quelques jours et expulsé du territoire. Est-ce que vous vous rendez compte ? Il ne savait ni son nom ni son âge. Voilà ce qu'elle vaut, la vie d'un homme, là-bas. Il n'était même pas un homme, plutôt un enfant. Ainsi que je vous le disais. J'ai croisé son regard. C'était comme s'il me parlait. Comme s'il m'avait choisi pour transmettre ce qu'il avait à dire. Un échange de regards comme ça, c'est lourd à porter. Je ne sais pas quoi en faire. C'est dans ma tête. Très encombrant, je vous assure. Alors voilà, il se dirigeait vers moi, il devait regagner son bloc, un quartier où on les mettait à quatre ou cinq par cellule. Des cellules de douze mètres carrés. Il était à quelques mètres de moi, quand il s'est arrêté. Tout près. Je voyais sa peau. Le grain de sa peau, je m'en souviens. On s'est regardé. Il m'a regardé dans les yeux, je ne sais pas pourquoi. Parce que j'étais là. Un pur hasard, en somme. J'aurais pu passer cinq minutes avant. Ou le matin. Ou même la veille. Si mon avocat était venu la veille. Le hasard a fait que j'étais là. Depuis, je me demande. Et s'il n'avait eu personne à regarder ? S'il n'avait pas eu de témoin, si je ne m'étais pas trouvé sur cette coursive à cet instant précis, si je n'avais pas été là et personne d'autre à ma place ? Parce que ce regard, c'était comme une longue lettre. Je l'ai senti tout de suite. Ça m'a glacé. Je le regardais aussi. J'essayais de répondre. J'en suis sûr, j'ai vraiment essayé de répondre. De toutes mes forces. Mais il s'est jeté. Juste devant moi. Il a enjambé la rambarde de la coursive et. Le silence. Le silence de la chute. Juste avant que le corps ne s'écrase. Les surveillants et moi, nous nous sommes penchés pour voir. Une de ses jambes était un peu pliée sur le côté. Il gisait sur le dos, les yeux ouverts. Il y avait une flaque de sang près de son crâne, aussi large que sa tête, on ne la voyait pas couler, elle était immobile. J'ai vu ça d'abord, le bruit ne m'est parvenu qu'après. Le choc sourd du corps tombé sur le ciment. Chair contre ciment. Juste après. Un bruit que je ne pourrai jamais oublier. Il y a ces deux images, lui debout devant moi, sa jeunesse, vivant, ses yeux avec encore la lumière, sa peau avec encore la vie, son souffle, le pansement dérisoire de blancheur, et la seconde suivante, son corps étendu, la flaque, rouge sur gris, toute ronde et belle, comme si elle l'attendait. La flaque était peut-être déjà là après tout. En prison, le temps. Le temps fait des siennes, vous savez. Je veux dire la chronologie. On a souvent des surprises. Quand tout est plat. C'était un beau rouge tout de même. Un beau rouge, oui. Et le bruit de la chute, comme un écho. Un écho dans ma tête. Le grain de sa peau. L'écho. Tout ça.

Il se tut. La chasseuse de têtes était écarlate. Elle s'était un peu voûtée pendant qu'il parlait. Son foulard Hermès lui était remonté sur le menton et découvrait le bas de son cou. Elle avait le cou plus fripé que le visage, phénomène fréquent chez les femmes américaines de sa génération. Elle dardait sur lui de petits yeux ronds et sombres sous des sourcils fades. C'était elle, la meilleure de New York, d'après Etienne. Elle se redressa en défaisant le noud de son foulard. Elle le regardait se tordre les mains. Il en prit conscience et les croisa sur ses genoux. Je préfère être honnête avec vous, répéta-t-il. »