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Extraits

Murs
Editions Climats
2000

« Le second manège n'a pas de Mickey. Des chevaux, un side-car jaune, des bicyclettes, un zèbre et des autos tournent en figurant la montée et la descente de pentes imaginaires. Il y a une petite décapotable rouge avec un enfant blond à l'intérieur qui rit aux éclats, la tête renversée en arrière. Simon sourit. La petite décapotable rouge a des roues noires et argent. Une roue, à l'avant, tourne dans le vide.

La roue tourne, lisse. Lisse, glisse, roule sur elle-même, sur l'air, sur rien. Rouge. Rouge, roue. Une roue sur du sang. Le sang de la décapotable. Elle saignait la décapotable. Sa carrosserie somptueuse rouge luisante saignait comme un vulgaire bouf.

Les quatre roues en l'air, et une seule qui tournait, fuyait, tournait tellement lisse. Noir et argent sur rouge. Noir et argent sur sang. Le sang s'échappait de la portière avant, la portière du conducteur, vitre baissée. Le sang sortait de la tête écrasée.


    Les autres voitures ralentissaient. Leurs passagers regardaient la flaque en portant la main devant leurs lèvres. La flaque avait de beaux reflets, sombres et satinés, comme un coussin de velours. Elle coulait doucement vers le caniveau. Nous nous étions arrêtées sur l'autre bas-côté. Maman avait la bouche grande ouverte et les yeux grands ouverts aussi. Elle ne regardait pas la décapotable ; elle regardait droit devant, mais je savais qu'elle la voyait, ne voyait que ça. Que ses yeux en étaient pleins et qu'elle n'arrivait plus à les fermer, à cligner ses paupières. La décapotable saignait dans les yeux de maman exorbités. Sa peau avait blanchi tout d'un coup et elle respirait par la bouche. On est resté là très longtemps. Il y a eu des sirènes, les camionnettes clignotantes des pompiers ; maman a redémarré lentement, on a roulé lentement jusqu'à Bastia. Je ne sais plus où nous allions ce jour-là ; c'est le lendemain que maman est partie. »

(...) « Bastia, institutrices brunes et famille de livre d'images, papa, maman, petite sour. Odeur onctueuse des gâteaux de châtaignes. Les vieilles toutes sèches sous leur mezzaro noir. Bastia et sa lumière. Le port était, chaque matin, mon chemin des écoliers. Très tôt, le soleil est posé sur la mer encore endormie. L'eau est sombre et lui rougeoie déjà en plein dans les yeux. Le face à face commence en haut du jardin de la citadelle, à dix pas de l'arrêt du bus. Il dure le temps d'entrer dans le jardin. Quelques mètres seulement de terrain plat, à découvert, avec du gravier pâle qui crisse sous les semelles et le ciel autour de soi. Et puis le jardin recouvre tout, vous engloutit. Il dévale la petite colline dans une profusion d'arbres, d'arbustes et de sentiers en lacets, semés de courts escaliers de pierres, enfouis sous la fraîcheur mouillée des feuillages. A cette heure où la clarté sort de la mer, où s'y enfoncent les ténèbres, le jardin est désert. Il sent la terre et le bois pourri, le ciste, l'eucalyptus et l'arbousier. Son silence d'ombre fait comme un sas entre la nuit et le jour. En bas, le haut portail noir est toujours ouvert, le sol de terre en pente abrupte fait place au quai qui enserre le port. C'est là que, tous les jours, la ville naît. Les filets à larges mailles sont éparpillés sur le goudron, forment ça et là des tas grisâtres de cordes emmêlées. Assis par terre ou sur les bornes en ciment, les pêcheurs les recousent, avec de grosses aiguilles et de grosses ficelles dans leurs mains épaisses. Ils ne lèvent pas les yeux au bruit de vos pas qui sonnent et résonnent jusqu'à l'horizon. Les bateaux eux-mêmes sont immobiles. »

(...) « La rue suivante n'est que marches abruptes fuyant vers le port. Mon pas ralentit. Une odeur épaisse de légumes bouillis, de friture et d'épices emplit l'air. Les maisons se taisent. Le bas de leurs fenêtres rase le trottoir et le haut de leurs portes est à hauteur de mes yeux. Les volets pleins restent clos sur la fraîcheur des pièces obscures à demi enfouies. Une vieille femme sort de l'église, elle tient sa tête baissée et son mezzaro noir cache son visage.

La rue Vezzani n'est pas différente de ses voisines. Ses marches profondes se jettent vers la mer. Leurs pierres glissantes déploient d'étranges formes courbes, creusées et polies par le frôlement de millions de pas avant les miens. Parvenue presque à l'extrémité de la rue, je vois qu'elle continue sur la gauche, qu'elle ne va pas vers le port, mais lui est parallèle. Une bonne centaine de mètres me séparent encore du but. La maison est là-bas. Je peux l'apercevoir, la deviner, fondue au milieu des autres, sans commencement ni fin, avec le même rectangle de ciel au-dessus. L'ombre fraîchit. Un volet claque. Une fenêtre apparaît. Un voile blanc vole vers des ténèbres. Des vies se cachent. Un oiseau a eu peur. Ses ailes ont bruissé vers le port.

Les murs se rapprochent. Le ciel rétrécit. Fracassant, un Mirage passe, invisible. Des voix s'échappent derrière le voile qui vole. Des voix d'ici, hautes et traînantes, musiques du passé. Paroles sans réponses.

Une porte n°7, large, grenat foncé, avec un huis qui brille comme une invitation. Tenue de ville exigée. Les pavés sont plus petits, se dérobent sous la semelle.

Une porte n°5. Pas de poignée. Mes pas sonnent trop fort sur les pierres mouillées d'ombre.

La porte n°3. Fermée. Les volets fermés. Le ciel.

Aller vers le port. Repousser l'instant. Le soleil réapparaît. Aller vers le port. Freiner le destin. Le soleil décline. Sa lumière coule, plus subtile, plus délicate. La peau se fait caresser par les rayons adoucis.

Sous la brise marine, chantent les cliquetis des mâts, symphonie baroque, aérienne et crépitante, qui porte avec agilité une senteur de poisson fraîche et salée. Un de ces instants qu'on souhaite se rappeler toujours, dont on voudrait graver dans sa mémoire chaque sensation, un souvenir-pansement.

Mousse des vaguelettes de la mer souple derrière les bateaux. Bribes de conversations, débridées, éclatées, sous le cliquetis des mâts. Sonorités chaudes au rythme reconnu, mélopées lentes de l'enfance abritée.

C'est alors qu'elles ont surgi. Deux silhouettes sombres descendent d'une ruelle, du même pas mat, sans parler, absorbées. J'ai d'abord vu les boucles, petites bagues dorées, les mêmes que sur la photo épinglée dans l'entrée. La tiédeur du jour tombant épaissit brusquement. L'oblique des rayons du soleil se fait blessante, étincelle là-bas sur les cheveux clairs. »