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Extraits

L'Île de corail
Éditions Climats
2001
« — N’oubliez pas que ce sont des animaux. Il en existe de toutes les couleurs et de toutes les formes.
Camille montre les photos, les fait circuler. C’était une bonne idée de consacrer cette séance aux coraux. Ça change du traditionnel « maman fait de la pâtisserie, papa répare la voiture », toujours difficile à placer dans un cours d’alphabétisation pour adultes, dont les parents se sont fait massacrer à coups de machettes, ou torturer dans des prisons perdues au milieu du désert, ou sont morts d’overdose, de misère, de tuberculose, de cancer par l’amiante, ou le plomb, ou les radiations, ou mendient près de la gare de l’Est, ou sont vivants, seuls, dans leur HLM en attente de démolition et n’ont pas le cœur à la pâtisserie. En plus, ils n’ont pas de voitures.

— Cette île, comment ça se fait qu’on n’en ait pas entendu parler aux informations ?
Nordine fait de la résistance. Le seul ici à ne pas prendre tout ce qu’elle dit pour argent comptant. Au contraire, il se méfie de tout,
conteste toujours tout et, aujourd’hui, paraît très en forme. Le premier soir, déjà, intimidé, il avait pris cet air buté, qu’il a gardé quand il s’adresse à elle, qu’il oublie parfois lorsqu’il pense que personne ne l’observe. « Je suis dans l’intérim, dans le nettoyage » avait-il annoncé, ce premier soir. Il avait ensuite expliqué avec fierté qu’il doit remplir une feuille de mission tous les jours.
Qu’on ne nettoie pas pareil dans une usine chimique, dans une cantine d’école ou dans un supermarché. Qu’il y a plein de règles compliquées, que le métier est dangereux à cause des produits et aussi des conséquences si le travail est mal fait, surtout dans les usines, et que, pour les feuilles de mission, on n’a pas forcément beaucoup de temps devant soi et pourtant il faut être précis, sinon la boîte peut être responsable pour des erreurs que vous n’avez même pas commises.
Nordine ne l’avouerait jamais, mais cette histoire d’île artificielle, ça l’intéresse, ses yeux en pétillent.
— Quelques articles ont été publiés dans des journaux scientifiques, des journaux que lisent les chercheurs.
— Vous l’avez su comment, vous ?
— Je … connais un chercheur.
Bluffé, Nordine. Calmé pour un petit moment.
— C’est très joli, madame.
Mouna a cinquante ans et vient au cours depuis deux ans. L’année dernière, elle s’était présentée en disant : « Je suis Mouna, je voudrais savoir les stations de métro ». Après elle, la petite Radiah avait renchéri, dans un murmure : « Moi aussi, c’est pour les stations de métro ». La deuxième année, Mouna a dit : « Je voudrais savoir la liste des médecins. » Camille avait consacré cinq séances aux spécialités médicales, aux principaux examens, radiographies, vaccins, et puis les maladies, quelques éléments d’anatomie, les précautions d’hygiène, et toutes sortes de choses vitales qu’elle-même n’avait pas eu à apprendre. Mouna n’a jamais pu appeler Camille autrement que madame. Camille a pourtant tout essayé. L’a invitée à boire un verre un soir après la séance, deux mois d’efforts pour l’obtenir, elles ont parlé longtemps, est allée chez elle prendre le thé, servi à la mauritanienne, trois mois de plus, lui a préparé un dîner, six mois de persévérance avant qu’elle accepte de venir, a répété vingt fois : Appelle-moi Camille, Mouna. Et Mouna répondait, ravie : Oui madame.
Les photos passent de main en main. Camille écrit des mots au tableau noir, des pleins et des déliés à la craie, corail, coraux, un vitrail, des vitraux, un animal, des animaux, elle souligne les articles, encadre les terminaisons, ils regardent les photos, recopient les mots avec leurs encadrés. Mouna sourit. »
(…)

« — Ce qui est étonnant, souligne Girardin, c’est qu’en dépit du climat et des odeurs, nous n’avons toujours pas de moustiques. Au début, le soir, le silence de l’île était total. Pas de chant de grillons, pas de pépiement d’oiseaux, aucun bourdonnement de mouches, nul sifflement, gazouillis, ramage ou roucoulement d’aucune sorte. Rien. Un silence effrayant. Ça n’a changé que lorsqu’on a apporté de la terre, lors du troisième voyage. Le jour même de notre arrivée, en fin d’après-midi, le cri d’un gecko nous a tous fait sursauter. Tu sais, ces petits lézards gris, qui se promènent en haut des murs… Il y en avait deux, juste au-dessus de nos têtes. Et pendant que nous reprenions nos esprits, un bengali s’est mis à chanter. Il était sur le toit, on ne le voyait pas. La vie s’était installée. L’émotion la plus forte de mon existence. Pour moi, l’île est vraiment née ce jour-là. Mais de moustiques, toujours point.
— Pourquoi des moustiquaires, alors ?
— On les avait apportées. On s’est dit qu’en cas d’invasion inopinée, on serait prêt. Et puis, elles apportent un petit air douillet, qui manque affreusement par ailleurs. »
(…)

« Le dernier soir, Tayeb a rompu le mutisme entre eux. Accolé des mots à leur longue conversation silencieuse, poursuivie chaque soir, chaque soir ensemble à respirer la sciure odorante, à se laisser bercer, chacun dans son rêve, au bruit du frottement de la lime, engourdir par le mouvement de la main qui polit, cérémonie sans paroles. De temps à autre, Soler portait des copeaux à ses narines, fragments encore vivants, admirait leurs formes, éclats et brisures douces. Le dernier soir, Tayeb a parlé.
— C’est une ville close.
Il restait penché sur la pièce de bois dans ses mains. Seules les mains bougeaient.
— Quelle ville ?
— Essaouira.
Depuis qu’il a quitté Paris pour entreprendre ce voyage, Soler a pris goût aux confidences, ces morceaux de vies qu’on vous prête, cadeaux éphémères. Continue, Tayeb.
— C’est comme une île. Elle est close et pourtant le ciel est là, partout. C’est un cocon qui se chauffe au soleil, mais qui serait déjà éclos à l’intérieur. Il y a toute cette vie à l’intérieur. La mer est juste derrière les murs. On ne la voit pas. Et cette odeur, celle que vous avez respirée l’autre jour, quand Girardin a ouvert la porte du conteneur, qu’on sent un peu ici. A Essaouira, l’air sent comme ça. Il fait oublier la mer, c’est l’odeur de la ville qui l’emporte. Il faut aller sur le port pour sentir l’océan. Il n’y a que là. Et là, il se venge, l’océan. On a le port le plus puant de la côte. Ça prend ta gorge, amer et salé. Quand on revient dans la ville, c’est comme du miel qui te coule dans les bronches, oui, comme du miel, ça râpe un peu et pourtant c’est doux, tu vois.
— Est-ce que tu comptes y retourner ? Y vivre un jour ?
Tayeb baisse la tête, reste silencieux un moment, mains immobiles, puis regarde Soler dans les yeux.
— C’est comme une île. »
(…)